Guillaume Forgue •  8 min de lecture
Infographie sur l'article
Cet article a été rédigé à partir des pré-recherches de l’équipe Data de Quorum.
C’est une étude inédite à partir des données récoltées auprès de 2200 communes.

Avant chaque élection, les appels à faire procuration se multiplient. Elles ont un point commun : toutes nous assènent à donner procuration à un proche en cas d’incapacité le jour J. En effet dans le système participatif Français, lorsque l’on ne n’exprime pas, on s’exclut.

Mais quel impact le vote par procuration a-t-il sur les élections ?

  • Le vote par procuration peut-il changer la donne lors d’une élection ? Quel est l’impact du vote par procuration sur l’abstention ?
  • La procuration a-t-elle une couleur politique à la procuration ? De droite ou de gauche ?
  • Enfin qui sont les « électeurs types par procuration » ?

La procuration, nouvel enjeu de l’élection ?

La pratique de la procuration est en forte augmentation scrutin après scrutin.

Voter par procuration
Campagne officielle — www.ouijevote.fr

Vieillissement de la population, mobilité, difficulté pour se déplacer, mal inscription sur les listes électorales ( c’est à dire que l’on est inscrit dans une commune où l’on n’habite pas ou plus ) ou encore week end ensoleillé, les motivations peuvent être multiples et souvent personnelles pour recourir à la procuration. Seule une enquête qualitative pourrait apporter une réponse satisfaisante à la question de la motivation du recours à la procuration.

En revanche, quantitativement le nombre de procurations augmentent.

À titre d’exemple au deuxième tour de l’élection présidentielle de 1995, les procurations représentent 3,6% des votes exprimés. Au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2012, elles représentent 5,9% des votes exprimés sur les 2250 communes étudiées.

“En 20 ans, la fréquence des procurations a été multipliée par deux.”

Arthur Charpentier, Joel Gombin et Baptiste Coulmont, “Un homme, deux voix”, 2014.

La procuration est donc devenu un véritable enjeu pour les élections futures.

La procuration dynamise la participation et réduit l’abstention

De prime abord, on se dit que c’est une évidence ! Celui qui vote par procuration ne se serait pas exprimé alors. La procuration réduit l’abstention au travers d’un mécanisme simple : “une voix par procuration est une abstention en moins.”

C’est vrai dans la grande majorité des cas. Les électeurs par procuration peuvent être par exemple des électeurs mal-inscrits sur la liste de leur commune, des personnes âgées en incapacité de se déplacer, des électeurs qui ne pourraient pas exprimer leur voix sans le recours à la procuration.
Cependant la question qui se pose est celle-ci : Stimule-t-elle la mobilisation générale d’une zone — à l’échelle de la commune par exemple ?

Est-ce que le vote par procuration peut stimuler au delà de cette voix gagnée ?

Si la réponse est positive, pouvoirs publics, partis politiques et équipes de campagne auront donc un véritable intérêt à considérer la procuration comme un véritable outil de mobilisation pour le rôle multiplicateur stimulant qu’elle jouerait sur la participation électorale.

L’article de B. COULMONT décrit une partie de ce mécanisme en supposant que le vote par procuration “entraîne un autre vote, celui du mandaté”.

Graphique sur la procuration
L’abstention et la procuration sont négativement corrélées (Figure 1.1) : Les communes où les procurations sont les plus fréquentes sont peu abstentionnistes et les fréquences des votes blancs et nuls y sont moins élevées que dans les autres communes.
Fréquence de procuration
Les boxplots (boîtes à moustaches) de la Figure 1.2 mettent l’accent sur le fait que plus la fréquence de procuration est élevée (axe horizontal) plus la valeur de la médiane de l’abstention est faible.

Ainsi dans les communes où la procuration représente entre 0 et 6% des votes exprimés, une augmentation de 1 point de pourcentage de vote par procuration entraîne une baisse de 2,5 points de l’abstention.

Au delà de la voix du mandaté, on peut supposer que le dynamisme démocratique de la zone est activée, que l’élection est plus prégnante dans les discussions, et donc que la pression sociale à aller voter serait plus forte.

Même si nos résultats ne nous permettent pas de tirer de conclusion précise nous pouvons conjecturer le lien de causalité.

Plus 1 point de recours à la procuration équivaut à 2,5 points d’abstention en moins.
En favorisant la procuration, il serait possible d’activer la mobilisation et la participation générale d’une zone électorale.

La procuration : de gauche ? de droite ?

Si la procuration est positivement corrélée à la mobilisation électorale, il est intéressant de se pencher sur l’orientation politique du vote par procuration. Certains partis ont-ils intérêt à se pencher sur la problématique plus que d’autres?

Les orientations politiques doivent, bien entendu, être comprises et analysées au regard du contexte politique et du contexte de l’élection.

Les élections choisies pour cette étude trouvent alors leur pertinence ; il s’agit de deux contextes politiques bien distincts (droite au pouvoir en 2012, gauche en 2015). Nous cherchons donc premièrement à mettre en lumière les effets invariants de la procuration, invariants car ils agissent quelque soit le type d’élection, mais aussi, nous pourrons révéler les mécanismes qui changent en raison du contexte de l’élection.

Puisque les déterminants d’un choix de vote sont évidemment multiples nous ne nous attendons pas nécessairement à obtenir des coefficients de corrélation très élevés entre ces deux informations. Il demeure cependant intéressant de se pencher sur le signe de ces corrélations.

Tableau sur la procuration
Ø : non-corrélé
+ : positivement corrélé — : négativement corrélé

Procuration et vote de droite

Il y a une corrélation positive entre le vote par procuration et le vote à droite lors des deux élections. On ne peut directement conclure que les votes par procuration sont des votes de droite, mais que ces votes par procuration s’effectuent dans des communes où les votes en faveur de la droite sont les plus fréquents. Le coefficient de corrélation demeure toutefois relativement faible.

Procuration et vote de gauche

Le signe de corrélation pour la gauche ne s’est pas stabilisé. Nous avons ici un exemple pertinent où il y a un lien de corrélation mais pas de causalité. Il se peut donc que ces deux informations soient corrélées par le biais d’une tierce information qui peut être tout simplement le contexte électoral où la droite était au pouvoir en 2012 et la gauche en 2015.

Procuration et vote d’extrême droite

Si la corrélation n’est ni fixe ni statistiquement importante pour la droite et la gauche, il s’avère néanmoins que la procuration s’effectue dans les communes où les votes de l’extrême droite sont relativement bas. Ce résultat est cohérent avec le résultat précédent concernant la mobilisation électorale en ajoutant que l’abstention et le résultat des partis d’extrême droite sont positivement corrélés. Ainsi, la procuration s’effectue dans les communes davantage mobilisées, donc au taux d’abstention faible, là où le FN a ses scores les plus bas.

S’il est difficile d’identifier une couleur partisane claire au vote par procuration, il se dégage toutefois une tendance.
La procuration s’effectue dans les communes où le FN fait des scores bas et le centre droit des scores hauts.


? La suite de cet article : Qui est l’électeur-type par procuration ?


Références

Coulmont Baptiste.(2017). “Par procuration mais pas par défaut : des électeurs doublement mobilisés”, Cevipof, L’enquête électorale française : comprendre 2017, vague 13, note 36
https://www.enef.fr/les-notes/

Coulmont Baptiste. Charpentier Arthur. Joël Gombin.(2014). “Un homme, deux voix : le vote par procutation”, La vie des idées, La Vie des Idées, 2014, pp.en ligne

Annexes statistiques

Notre variable proportion de procuration est calculée comme étant le ratio du nombre de procuration au deuxième tour par rapport au nombre d’inscrits, ce dernier étant disponible directement sur le détail des résultats électoraux.

2ème tour, départementales 2015

Coefficients:

Estimate Std. Error t value Pr(>|t|)

(Intercept) -1.139709 1.341371 -0.850 0.395824

Pop.15.ans.ou.plus.Employés. -0.015793 0.011407 -1.384 0.166680

Pop.15.ans.ou.plus.Ouvriers. -0.030619 0.009560 -3.203 0.001426**

Pop.15.ans.ou.plus.Prof..intermédiaires 0.003434 0.012889 0.266 0.790016

Pop.15.ans.ou.plus.Retraités -0.004057 0.009416 -0.431 0.666745

Bas.Revenus.Pourcentage 3.137974 0.655511 4.787 2.09e-06 ***

`25a39` 2.536036 2.634006 0.963 0.336000

`40a54` 3.077992 2.134653 1.442 0.149803

`55a64` 7.236057 2.034001 3.558 0.000401 ***

`65a79` 1.950477 1.992922 0.979 0.328088

Plus80 8.266783 2.250747 3.673 0.000259 ***

— –

Signif. codes: 0 ‘***’ 0.001 ‘**’ 0.01 ‘*’ 0.05 ‘.’ 0.1 ‘ ’ 1

Residual standard error: 0.9688 on 656 degrees of freedom

(247 observations deleted due to missingness)

F-statistic: 11.03 on 10 and 656 DF, p-value: < 2.2e-16


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